Ni lois pour maintenir les inégalites, ni jugements qui perpétuent l’opression. Reconstruisons le vivre ensemble

AUDIENCIA7
Notre société semble ne pas concevoir que l’on puisse vivre autrement, d’une manière qui
ne soit pas régie par la loi.Nous perdons tout esprit d’initiative, jusqu’à la simple habitude
de raisonner, car dès l’enfance l’éducation tue l’esprit de révolte et nous conduit vers une
obéissance aveugle à l’autorité. Cela fait des siècles que les gouvernants insistent : respect
de la loi, obéissance à l’autorité. La majorité des pères et mères éduquent leurs enfants
avec ce sentiment et l’école le renforce. Le tout fait de la loi un culte que les conduites
exemplaires protègent des rebelles.

Mais de quelle loi est-il question ici ?
Nous savons que le système légal des Etats occidentaux est le fils du droit romain.
Autrement dit, le droit est héritier d’un système législatif qui s’est construit à une époque
connue pour ses barbaries impérialistes et militaires, une ère durant laquelle
l’esclavagisme et la peine de mort étaient aussi quotidiennes que le lever du soleil ou celui
de la lune. Un Empire romain qui colonisa la péninsule ibérique, et avec celle-ci, les
habitants qui en étaient originaires. Depuis lors, nous sommes passés par toutes sortes de
régimes autoritaires; des siècles et des siècles de barbarie et de perversion dans la
soumission au droit romain. Ainsi sommes-nous arrivés jusqu’à la mal-nomméedémocratie
qui a cours aujourd’hui, sans avoir jamais rompu avec l’ordonnance juridique
romaine.

Il faudrait faire un bond d’un millier d’années en arrière pour comprendre la force de
l’acceptation et de l’intériorisation généralisée d’expressions comme “obéissance à la loi”.

A la vue des atrocités commises par les nobles des époques passées contre les hommes et
les femmes du peuple, nous pouvons comprendre que ceux qui n’ont jamais obtenu justice
vivaient comme un triomphe le fait de voir reconnus – du moins en théorie – quelques-uns
de leurs droits personnels. Cela leur permettait de se soustraire a l’arbitraire des seigneurs
Précisons qu’aux XIXe et XXe siècles on considérait encore les droits comme une
concession que l’État faisait aux individus. Autrement dit, une conquête du peuple vis-àvis
de la prédisposition de l’État à détenir un pouvoir absolu sur la vie des personnes.

La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme n’est à ce jour toujours pas parvenue à
prévaloir face aux intérêts spécifiques des mal-nommés “États-nations”. Ceux-ci se basant
sur les priorités gouvernementales et les intérêts des pouvoirs économiques, considèrent
les libertés individuelles et les droits collectifs comme une intention louable, mais
nullement comme d’une obligation à respecter.

Aujourd’hui encore nous voyons se reproduire un fait paradoxal : les personnes qui veulent
être libres, commencent par demander à leurs oppresseurs qu’ils les protègent en modifiant
les lois qu’ils ont eux-mêmes créées. Mais la possibilité de modification de lois sur la base
du bien commun n’est rien de plus qu’une tactique préconçue. Elle consiste à faire de
petites concessions pour arriver au conformisme et à l’acceptation soumise de la majorité
de la population face à de grandes injustices.

Malgré tout, nous rencontrons toujours des révoltés qui ne veulent pas obéir aux lois, en
particulier, lorsqu’ils connaissent les intérêts de contrôle qui les sous-tendent et se méfient
des intentions de ceux qui les dictent ; plus encore quand ces personnes se sentent
capables de créer et cohabiter dans des structures sociales horizontales dans lesquelles on
n’a pas besoin d’autres normes que celles dictées par le sens commun et la solidarité.

Le législateur confond, dans un seul et même code, les maximes que représentent les
principes de cohabitation avec les normes qui consacrent l’inégalité. Les habitudes et les
traditions, absolument nécessaires à l’existence des sociétés, sont habilement mêlées à ces
autres normes qui ne profitent qu’aux dominants et se maintiennent par crainte de
supplices pires encore.

Tout au long de ce cheminement historique, nous manquons d’une rupture juridique, d’une
nouvelle construction sociale du droit et d’accords de cohabitation qui ne soient pas le fruit
de réforme datant d’une époque antérieure plus obscure. Nous avons besoin d’un
changement qui ne prenne pas ses racines dans le pouvoir absolutiste de l’ère des
empereurs, des rois ou des dictateurs.

Dès le commencement de notre époque, celle des dites démocraties capitalistes et de la
“séparation des pouvoirs”, le pouvoir judiciaire a fait partie des trois pouvoirs oppresseurs
avec le législatif et l’exécutif. Le pouvoir judiciaire est le gardien suprême de l’obéissance
et du contrôle social à travers la surveillance de l’exécution de tous types de lois, même
abusives et injustes.

Le système judiciaire se compose, principalement, de juges et de magistrats et jouit — au
moins en théorie — de l’indépendance vis-à-vis de l’exécutif et du législatif. du fait de la
séparation des pouvoirs. Cette idée est cependant erronée puisque dans la pratique, de par
sa capacité à limiter l’activité du gouvernement et l’approbation de nouvelles lois, le
système judiciaire influe de manière déterminante sur la formulation et l’exécution des
politiques publiques. Dans le même temps, il dépend de l’exécutif de par le Ministère de la
Justice, qui lui attribue ses budgets ou établit les mécanismes de sélection des charges
judiciaires.Pour toutes ces raisons, l’indépendance supposée n’est rien d’autre qu’un
mirage.

Jusqu’ici, cet exposé n’est rien de plus qu’une approche générale des Etats supposément
démocratiques d’Europe. Pour poursuivre, nous nous centrerons un peu plus sur
l’oppression directe qui nous est donnée à vivre.

En Espagne, l’organe de gouvernance autonome du pouvoir judiciaire est le Conseil
Général du Pouvoir Judiciaire (CGPJ).Il est compétent sur l’ensemble du territoire. Il fut
créé en 1978 pour atténuer l’influence des éléments franquistes, avec pour principale
fonction de veiller à la garantie de l’indépendance des juges et magistrats face aux autres
pouvoirs de l’Etat. Il se situait dans une position institutionnelle de parité avec le
Gouvernement, le Congrès, le Sénat et le Tribunal Constitutionnel.

Récemment, le Conseil des Ministres de l’Etat espagnol, sur proposition du Ministre de la
Justice Alberto Ruiz-Gallardón, a approuvé un projet de modification de la Loi Organique
du Pouvoir Judiciaire. La réforme cherche à renforcer le fait que ce soient les politiques
(les chiens les plus obéissants du BCE et du FMI) qui commandent, en détenant entre leurs
mains la capacité de placer des juges, corrompus ou non, dans les lieux d’autonomie. Avec
un tel objectif, on prévoit que n’importe quel juge puisse se présenter comme membre du
CGPJ avec le soutien de seulement 25 membres de la judicature, alors qu’ils devaient
jusqu’à présent être au nombre de 100.Le fait que les voix doivent être approuvées par la
majorité des 3/5 au parlement fait qu’en pratique c’est le PPSOE1 qui élit et, en ce moment
même, la majorité absolue garantit au PP2 la possibilité d’une nomination en fonction de la
nature idéologique du candidat. En pleine avalanche de scandales de corruption politique
la classe gouvernementale est de toute part mise en cause. Il semble donc vital au PP de
s’assurer un pouvoir judiciaire pour se maintenir au pouvoir en toute impunité.

Au sommet de la pyramide de l’appareil juridique on trouve le Tribunal Constitutionnel3
dont l’oeil vigilant a pour mission de veiller à ce que la Constitution Espagnole soit
respectée. Il révise les lois et les normes érigées en lois.

La Constitution en vigueur, celle de 1978, est le résultat d’un pacte entre les forces de la
dictature et celles qui y étaient opposées. Ce pacte fut approuvé sous houlette de l’armée
franquiste qui, sous couvert de démocratie, réussit à le faire accepter par référendum
Mais que pourrions nous espérer d’un système judiciaire qui se soumet au maintien d’une
structure ouvertement fasciste? Rien de bon. De même que l’on ne peut rien espérer de bon
d’une constitution qui a été rédigée et signée dans de telles circonstances . Il est
implicitement inscrit dans son texte que l’autoritarisme et la soumission de la majorité aux
intérêts d’une minorité – celle-là même qui avait séquestré le pouvoir jusque là – n’est en
rien disposée à le rendre à la citoyenneté.

En parallèle à tous ces efforts pour feindre l’indépendance, la crue réalité est là sous nos
yeux : Ceux qui ont pris le pouvoir, qu’il soit politique financier ou même judiciaire, ne
terminent jamais en prison. Ils ne sont pas allés en prison quand ils ont assassiné sous une
dictature fasciste, comme nous le rappellent les garants de la défense de la Mémoire
Historique4. Il en est de même des responsables de la crise systémique que nous subissons
à l’heure actuelle : Ils sont libres alors qu’ils sont coupables de corruption et d’avoir
totalement dérégulé les contrôles du crédit. Cette crise qui a ruiné économiquement des
centaines de milliers de personnes est de plus en plus communément surnommée par la
classe populaire “la grande arnaque”.

Nous ne sommes pas les seuls à sentir que la justice est injuste ou encore à constater que la
corruption sévit à toutes les échelles de la si-mal-nommée-démocratie. Dans la même
“gueule du loup”, on trouve plus de 1000 magistrats qui ont adhéré en 2010 à un
manifeste dénonçant la “politisation” du système judiciaire et tirant la sonnette d’alarme
quant à la menace que cela représentait pour l’indépendance de la justice. Un an plus tôt,

1 Equivalence de l’UMPS en France.
2 Partido Popular (équivalence UMP) fondé par un ex ministre franquiste :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Parti_populaire_%28Espagne%29
3 http://fr.wikipedia.org/wiki/Tribunal_constitutionnel_%28Espagne%29
4 http://fr.wikipedia.org/wiki/Loi_sur_la_m%C3%A9moire_historique

une étude réalisée par le Conseil Général du Barreau espagnol concluait que sur plus de 5
000 avocats, 85% affirmaient que Conseil Général du Pouvoir Judiciaire s’était converti
en un organe si politisé qu’il lui était devenu très difficile de gérer efficacement et
impartialement le fonctionnement de la justice. Toujours selon cette étude, 71% des
avocats penseraient que la justice fonctionne mal, et 82% penseraient que malgré tous ces
défauts et imperfections, l’Administration de la Justice représente l’ultime garantie de la
défense de la démocratie et des libertés.

Nous pouvons nous demander ce qu’ils penseraient aujourd’hui, car en 2012 s’est produit
une élitisation de l’accès au système judiciaire, par le biais d’une augmentation des taxes
judiciaires, privant de la défense de ses droits ceux n’ont pas les moyens de payer. Cette
taxe, ajoutée aux coûts des procureurs et honoraires des avocats, décourage les moins
riches à défendre leurs droits par la voie judiciaire.

Et on ose maintenir hypocritement l’article constitutionnel “Les espagnols sont égaux
devant la loi, sans qu’aucune discrimination puisse prévaloir pour des raisons de
naissance, de race, de sexe, de religion, d’opinion ou quelque autre condition ou
circonstance personnelle ou sociale “?

Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de comment la loi affirme une chose, et comment en
réalité il s’en passe une autre; de comment l’Etat prétend nous faciliter la vie et comment il
arrive l’inverse, de comment certains fonctionnaires disent devoir au peuple leur existence,
et comment en réalité ils nuisent au peuple. Nous devrions appeler politiquement
“décolonisation” chaque bataille livrée contre la vieille hypocrisie libérale pour construire
la dignité.

Dans ce contexte discordant, les acteurs de la justice, tout comme les médecins ou les
journalistes, doivent souffrir de ce qu’on appelle dissonance cognitive, un mécanisme
psychologique qui s’active quand une personne est forcée a faire quelque chose à l’inverse
de ce qu’était son sentiment originel. Quand les récompenses ou les punitions augmentent,
la magnitude de la dissonance croit elle aussi. Cette situation amène les vieux rêves de
jeunesse à laisser place au pragmatisme. Un mécanisme psychologique dont le pouvoir
politique et économique sait tirer profit.

Pour pouvoir être un juge, il faut être dénué de tous les sentiments qui forment la partie la
plus noble de la nature humaine . Il faut vivre dans un monde de fiction juridique, un
monde où on applique des peines de privation de liberté sans penser, ne serait-ce qu’à un
moment, à l’abîme dégradant dans lequel on jette ceux que l’on condamne. Nous voici
face à une race confectionneuse de lois, qui légifère sans savoir sur quoi elle légifère, mais
qui n’oublie jamais l’amende, mille fois plus immorale que les hommes qu’elle accable. Et
voici au final, la perte de sentiments humains du gardien de prison, le policier devenu
chien de garde, l’espion qui se méprise lui même. La délation s’est mue en vertu, la
corruption érigée en système, tous les vices, toute la perversion de la nature humaine est
favorisée et cultivée pour le triomphe de la loi.

Comment comprendre qu’en plus de deux mille ans aucune révolution juridique n’ait eu
lieu? Comment accepter que nous soyons encore en train de souffrir, qu’un groupe réduit
de personnes élues sur base de leur idéologie conservatrice et de leur proximité avec
gouvernement en place détiennent le rôle de dieux et décident de notre futur?
Comment accepter que nous régisse un système basé sur la pénalisation, la punition, un
système qui n’a de cesse de trouver des issues pour que les membres de la bande au
pouvoir n’aillent pas en prison, tandis qu’ils emprisonnent les plus actifs pour la cause du
peuple? Ils nous emprisonnent comme ils le peuvent sans prendre en compte tout le positif
que nous pouvons apporter pour améliorer la société. S’ils s’en rendaient compte, se serait
de toutes façons pour alourdir notre peine puisqu’ils sont partie prenante dans la
perpétuation de ce pouvoir que nous voulons voir tomber. Peuvent-il être juges et parties à
la fois?

La figure des juges qui historiquement se sont placés au service de tous les régimes, qu’ils
soient impériaux, dictatoriaux, faussement démocratique, oligarchique, ploutocratique,
sera toujours efficace pour perpétuer les inégalités. Ces personnes doivent-elles nous
juger? Et qui les jugera, elles?
Veut-on vraiment leur demander de nous acquitter après nous avoir jugés? Sur quelle base
devrions-nous leur accorder une quelconque légitimité juger de notre destin?

Nous n’avons jamais décidé qu’une élite au dessus de nous se voit attribuer la capacité de
nous juger. Jamais aucun rôle n’a été légitimement délégué à qui que ce soit par la
souveraineté populaire pour décider du bien et du mal. Jamais nous n’avons participé à
quelque délibération que ce soit sur la justice ou sur le droit.

Il est nécessaire que nous décolonisions l’imaginaire juridique, héritier d’un Empire datant
de l’époque ou les plébéiens et les patriciens nous jugeaient pour nous imposer leurs lois.

Il est nécessaire que nous recouvrions notre autonomie de peuple. Nous n’avons pas à
demander la permission d’être libres, ni celle de nous auto-organiser. Nous devons devenir
de plus en plus fort et être capables de résoudre par nous même les conflits qui surgiront
indubitablement de la vie collective entre les personnes, même lorsqu’elles seront
perturbées par la perte de confiance et la peur.

On peut dire de nous que nous sommes des rêveurs, des radicaux, des rebelles, beaucoup
de choses en fait. O n ne peut en revanche pas nous juger pour cela et encore moins sur la
base des paradigmes d’un système caduque et vieillissant, qui devrait passer la main à la
rénovation de la culture et à la rétablissement des valeurs communautaires entres les êtres
humains.

Le système n’arrêtera pas de perfectionner ses méthodes de domination et nous savons
qu’il ne s’arrête pas aux lois. Une manière d’étendre cette domination est à travers la
psychiatrisation des comportements gênants comme l’a dernièrement été la rébellion. Cela
donne la possibilité de corriger depuis l’enfance tout indice de questionnement de
l’autorité, et ainsi de favoriser les attitudes soumise par la médication, elle même avalisée
par la science, pour boucler la boucle du contrôle social. Mais soit, s’il faut désobéir à
certains médecins, nous le ferons aussi.

Pour tout ce que nous venons d’exprimer, nous nous déclarons en rébellion joyeuse et
constructive.

Chaque fois nous sommes, et continuerons à être, plus nombreuses et nombreux à désobéir
à toute loi imposée par des tribunaux bien éloignés de nos vies et soumis à des lois
supérieures datant d’une autre époque. Si elles avaient un caractère religieux, de nos jours
cette divinité s’est muée en argent, en avarice, en égoïsme et en destruction de la Terre et
de la dignité humaine.

Nous déclarons ouvertement notre désobéissance aux systèmes judiciaires des Etats et à
tous les outils dont ils disposent pour tenter de nous empêcher de passer à la pratique notre
volonté profonde d’émancipation et de reconstruction de l’esprit communautaire.
Sans sentiment de soutien mutuel, sans pratique de solidarité, la vie en société des
humains aurait été pratiquement impossible. Ces sentiments et ces pratiques n’ont pas été
établis par les lois : leur existance est bien antérieurs à toutes les lois. Ils proviennent de
l’expérimentation et de l’apprentissage concret de génération en génération ainsi que de la
coopération nécessaire pour maintenir la cohésion sociale.

L’hospitalité, le respect de la vie, le sentiment de réciprocité, la compassion, le soutien
mutuel, le fait de s’autolimiter pour faire prévaloir l’intérêt de la communauté entre autres
choses, sont les conséquences du vivre ensemble entre des personnes libres, adhérant à des
principes communs et non soumises à une quelconque autorité externe à leur vie
collective.

Nous avons besoin d’une nouvelle instutionnalité de droits et de devoirs fondée sur des
valeurs socio-politiques communautaires. L’évaluation et l’amélioration des
comportements au sein de la société doit revenir à l’échelle humaine. Elle doit se faire en
proximité, entre les personnes qui se connaissent, qui ont des principes communs, qui se
font confiance, coopèrent réciproquement et peuvent se regarder droit dans les yeux.

Enric Duran Giralt
20/02/2013

This post is also available in: Catalan, Espagnol, Anglais

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